littérature... en ces temps d'épidémie

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littérature... en ces temps d'épidémie

Message par Lèna le Lun 14 Sep - 13:30

Epidémies et littérature, une inspiration contagieuse
LEMONDE.FR | 11.09.09




Le choléra, la tuberculose, la syphilis et, plus récemment, le sida ont nourri la littérature. A l'heure où la grippe A(H1N1) se propage à grande vitesse, avec une virulence certes relative, les œuvres de fiction sont riches d'enseignements quant aux réactions humaines et sociales en temps de pandémie. La grippe elle, qu'elle soit saisonnière, aviaire ou porcine, n'a pas encore à proprement parler sa littérature. Mais pour ceux qui seraient touchés par le virus, contraints à un repos forcé, elle peut être une occasion réjouissante de plonger ou replonger dans de passionnantes lectures…
Et aussi...

Le Décaméron (XIVe siècle), de Giovanni Boccaccio

Pour fuir la peste qui s'abat sur Florence en 1348, sept femmes et trois hommes, membres de la bourgeoisie florentine, s'isolent dans une maison de campagne. Chaque jour, pour animer leurs soirées, ils se racontent à tour de rôle un conte. L'ensemble de ces cent histoires parfois picaresques, souvent paillardes, narrées au cours des dix soirées, constitue le Décaméron.

Typhus (1943), de Jean-Paul Sartre

En Malaisie, des Occidentaux fuient en autocar Kuala Lumpur, en proie à une épidémie. Au moment du départ, le chauffeur découvre un Malais sur le toit. S'ensuit un débat dans le huis clos du bus : faut-il faire descendre ce passager clandestin, sûrement contagieux ? Dans Typhus, l'enfer, c'est l'autre, là-haut. Ce scénario de film, commande de Pathé, n'a jamais été adapté, jugé trop "original" par les studios.

La Musique du sang (1985), de Greg Bear

Un brillant généticien renvoyé de son laboratoire pour avoir mené des recherches contraires à l'éthique décide de s'injecter les cellules qu'il avait cultivées, afin de sauver ses recherches. Celles-ci se multiplient dans son organisme, le remodèlent complètement puis contaminent ses proches à une vitesse fulgurante.

A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie (1993), d'Hervé Guibert
Dans ce livre autobiographique, Hervé Guibert, romancier, critique photographique au Monde, révèle qu'il est atteint du sida. Il ne cessera par la suite de raconter son mal mortel, d'exposer sa dégradation physique et de tordre le cou aux idées reçues sur ce qu'on appelait alors le "cancer des homosexuels". Hervé Guibert est mort en 1991.

L'Aveuglement (1995), de José Saramago

Dans une ville anonyme, une épidémie massive d'aveuglement détruit peu à peu tous les liens sociaux et humains. Seule une femme échappe à la plaie et sera l'unique témoin de l'indicible, d'une société abandonnée au chacun pour soi, à l'égoïsme contagieux.

La Quarantaine (1995), de J. M. G. Le Clézio

Les passagers du navire Ava, sur lequel deux cas de maladie se sont déclarés, sont parqués en quarantaine sur la petite île volcanique de Plate, située à quelques encablures de l'île Maurice, où ils devaient se rendre. Alors que les exilés sont livrés à eux-mêmes, à la variole, à la peur et à la haine, leurs rangs se clairsèment.




Œdipe roi (Ve siècle avant J.-C.), de Sophocle

C'est d'abord dans les tragédies grecques que la notion d'épidémie a pris sa dimension mythologique et littéraire. Dans Œdipe roi, Sophocle fait de la peste qui accable Thèbes le point de départ de la découverte par Œdipe de l'accomplissement de son destin. Face à l'épidémie qui ravage la ville, Œdipe mandate son beau-frère Créon auprès de l'oracle de Delphes, qui répond qu'il faut expulser l'assassin du roi Laïos, le père biologique d'Œdipe, afin de sauver la ville. "On doit, cette souillure nourrie sur le sol, la chasser/Du pays, ne pas nourrir l'inguérissable." Suivant les conseils de l'oracle, Œdipe découvre qu'il est lui-même l'assassin de son père. Dans l'œuvre de Sophocle, la peste est non seulement le prétexte qui permet au destin d'Œdipe de se réaliser, mais aussi une métaphore de la violence, qui se répand dans la ville de façon contagieuse.

Les Animaux malades de la peste (XVIIe siècle), de Jean de La Fontaine

Des siècles plus tard, la peste de Thèbes est évoquée chez Jean de La Fontaine, dans "Les Animaux malades de la peste". La Fontaine y fait référence à l'Achéron, le fleuve des Enfers, frontière du royaume des morts, qu'il faut payer pour traverser. La "peste" n'y est prononcée qu'au quatrième vers, à demi-mot – "La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)" – après avoir été décrite comme "Un mal qui répand la terreur/Mal que le ciel en sa fureur/Inventa pour punir les crimes de la terre". Afin de sauver son peuple de la peste, le roi propose le sacrifice du "plus coupable". C'est l'âne, le plus naïf, qui est finalement condamné par excès d'honnêteté. L'épidémie fait ici écho à un univers politique corrompu : "Selon que vous serez puissant ou misérable,/Les jugements de la Cour vous rendront blanc ou noir". Dans cette fable sans illusion, la peste est l'allégorie d'un climat de mensonge, de calculs et d'hypocrisie.

Le Théâtre et la Peste (1938), d'Antonin Artaud

Dans ce texte publié dans Le Théâtre et son double, Antonin Artaud fait de la peste une force positive. L'épidémie devient ici rédemption, en provoquant chez le malade l'effondrement de ses repères. En ce sens, l'expérience théâtrale est assimilable à la peste. "De même que la peste, le théâtre est fait pour vider collectivement des abcès", pour dénouer les crises, "par la mort ou la guérison". Saint-Augustin avait lui aussi comparé le théâtre à la peste, jugeant que la différence entre les deux était que l'un s'attaque au corps et l'autre aux mœurs. Artaud précise quant à lui que "le théâtre, comme la peste, […] dénoue des conflits, dégage des forces, déclenche des possibilités et si ces possibilités et ces forces sont noires, c'est la faute non pas de la peste ou du théâtre, mais de la vie". Ainsi, le théâtre et la peste sont la révélation "d'un fond de cruauté latente" chez l'homme, mais n'en sont pas la cause.

La Peste (1947), d'Albert Camus
Dans cette œuvre magistrale, Camus fait de la maladie qui met sens dessus dessous la cité algérienne d'Oran une allégorie de la guerre. Publié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le texte fait clairement référence à l'horreur des camps nazis. Dans les descriptions des enterrements à la chaîne, des fosses communes, des cadavres transportés au crématoire à l'aide de tramways détournés, l'univers concentrationnaire est très présent. Le texte interroge les réactions humaines face à l'assaut du mal, rappelant que les épidémies, comme les guerres, réveillent les instincts les plus primitifs de l'être humain. Dans ce roman, certains s'acharnent à combattre l'épidémie et sauver les malades, d'autres s'enfuient, voire tentent de tirer profit de la pagaille provoquée par la maladie.

L'Amour au temps du choléra
(1985), de Gabriel Garcia Marquez
Les maladies contagieuses sont au cœur de l'œuvre littéraire du Colombien Gabriel Garcia Marquez. "J'ai toujours aimé les épidémies", affirmait-il dans un entretien au Monde en 1995, citant la peste de La Mala Hora (1961), "l'épidémie de l'oubli" dans Cent ans de solitude (1967) et le choléra de L'Amour au temps du choléra (1985). Bien que la maladie ne soit pas le sujet central de ce dernier roman, qui narre une histoire d'amour sous les tropiques, elle constitue une trame de fond et sert d'allégorie. Florentino Ariza s'enamoure de la belle Fermina Daza, à une époque tourmentée par les plaies. Mais la main de Fermina revient à Juvenal Urbino, jeune docteur qui s'emploie à lutter contre l'épidémie. L'amour non consumé de Florentino Ariza croît au fil des années au point de secouer le "malade" comme le ferait le choléra. Tel un virus, la passion amoureuse attaque son corps sans que Florentino ne parvienne à l'en extirper. Chez Garcia Marquez, comme chez Artaud, la notion d'épidémie est vue de façon positive, comme une force permettant à des sentiments extraordinaires de se développer. Et si la peur et la méfiance vis-à-vis de l'autre, porteuses probables de la maladie, sont aussi évoquées, ce n'est que pour mieux souligner la façon dont l'amour peut surgir d'un sombre décor.

Angels in America (1991), de Tony Kushner



Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont été marquées par la montée en puissance du virus du sida. L'occultation de la maladie, individuelle, mais aussi collective, est au cœur de la pièce Angels in America de Tony Kushner. Cette fresque en deux parties met en scène une dizaine de personnages dans le New York des années Reagan. Homosexualité, maladie et corruption politique se croisent dans une œuvre qui mêle surréalisme et ancrage dans la réalité sociale de l'Amérique des années quatre-vingt. Un des personnages principaux, Roy Cohn (inspiré d'un conseiller du sénateur Joseph McCarthy qui a réellement existé), est un ambitieux avocat gay qui nie son homosexualité. "Je ne suis pas un homosexuel mais un hétérosexuel qui couche avec des hommes, dit-il. Comment un homme [de ma trempe] pourrait-il appartenir à une communauté qui n'a aucun poids politique ?" Découvrant qu'il est atteint du sida (il parle d'un "cancer du foie"), il use de ses influences politiques pour obtenir le traitement par AZT alors en vogue, disponible seulement auprès de quelques privilégiés.

Cohn a une vision très utilitariste de sa relation aux autres. Ses amis vont et viennent, les relations sont jetables, vite établies, vite remplacées. Voyant tant de vies écrasées par la maladie, Roy Cohn refuse de s'attacher aux autres. L'épidémie de sida devient alors synonyme d'individualisme. Lorsqu'un autre personnage, Prior, annonce à son partenaire Louis sa maladie, ce dernier le quitte. La brutalité des relations exposées dans Angels in America est toutefois atténuée par la tendresse de quelques personnages : un infirmier transsexuel qui soutient son ami dans l'épreuve de la maladie, une mère mormone qui se fait violence pour accepter l'homosexualité de son fils, et surtout, les anges, fidèles accompagnateurs des personnages dans leur fuite en avant.


Mathilde Gérard
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